Jean Minguet, Président de « Paroles A Venir » introduit la soirée, en présentant Claude Baehrel, qui a beaucoup travaillé en Afrique, et a été Secrétaire Général du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement.

En préambule, Claude Baehrel indique qu’il se propose de témoigner plus spécialement des questions qu’il se pose, après quarante années où il a été pris dans la problématique du développement international. Il se dit très marqué par la pensée du Père Lebret, qui a été le premier écrivain de l’encyclique Populorum Progressio. Il a beaucoup travaillé sur le développement urbain, en Afrique mais aussi en Asie, avec différentes fonctions : conseiller technique permanent, intervenant pour des missions de coopération française, ou travaillant pour la Banque Mondiale.

Il organise son témoignage autour de quatre informations ou événements récents :

 

1) Urgence et développement / crise au Darfour / Arche de Zoé

La crise du Darfour mobilise tardivement l’opinion, à un stade où l’on est au bord de la catastrophe, avec deux millions de personnes déplacées. Comment cela se fait-il, alors que la crise couve en fait depuis une dizaine d’années déjà ? Claude Baehrel souligne qu’aux causes africaines internes souvent médiatisées, il y a dans ce cas comme dans bien d’autres en Afrique des conflits sous-jacents, avec les intérêts d’autres pays non Africains, et la question des enjeux économiques liés aux concessions pétrolières.

La question du maintien de la paix et des conséquences humanitaires représente désormais plus de 40% du budget de l’ONU, et le traitement de l’urgence prime de plus en plus sur celui du développement. Cela bouleverse tout le paysage des ONG et de leur action. Cependant, les questions de développement ne sont pas absentes, et Claude Baehrel développe deux thèmes importants : les programmes pour la lutte contre la pauvreté, les « objectifs du millénaire ».

 
2) Mondialisation / négociation entre Union Européenne et Pays Africains

Au sommet de Lisbonne, qui s’est tenu fin 2007 entre l’Union Européenne et l’Afrique, le Président du Sénégal Abdulaye Wade a dit que les pays africains doivent rejeter les Accords de Partenariat Economiques entre l’Europe et l’Afrique, parce qu’ils conduisent à une intégration forcée de celle-ci au marché mondial. Beaucoup de pays africains craignent que les nouvelles règles, basées sur l’ouverture du marché, conduisent en fait à un afflux des produits européens, de façon non équitable. Cette libre circulation des marchandises vient concurrencer les économies régionales, alors que l’Afrique était en train de se doter de nouveaux mécanismes, avec régulation des droits de douane, et que se mettait en place le NEPAD (nouveau partenariat africain pour le développement), qui cherche à attirer les investissements en Afrique. Il est frappant de comparer cette marche forcée avec les décennies que l’Union Européenne s’est données pour avancer sur ces questions en interne. Il y a des alternatives, et il faut donner les moyens et le temps aux pays africains pour avancer, comme nous-mêmes l’avons fait.

 

3) Démocratie / événements du Kenya

Les derniers événements du Kenya sont nés à partir de la contestation du résultat des élections. Soulignant les préjugés européens sur l’Afrique (un Président de la République français n’avait-il pas déclaré que la démocratie n’était pas faite pour l’Afrique ?), Claude Baehrel incite à être conscient des progrès réels de la démocratie en Afrique. Alors que beaucoup de pays y étaient sous un régime de parti unique, cela a commencé à changer dans les années 90, et, au-delà des problèmes réels qui existent encore, le processus de démocratisation s’est mis en place et est maintenant bien enraciné. Ces dernières années, 32 scrutins se sont tenus en Afrique, dont 20 élections présidentielles. De plus, il se met en place une démocratie locale, ainsi que la décentralisation dans presque tous les pays qui ne sont pas en conflit. Cela ne se fait pas sans mal, car pouvoir exercer réellement le pouvoir au niveau local demande d’exercer des transferts de compétences et de faire les transferts financiers correspondants. Claude Baehrel dit que l’on retrouve les mêmes types de problème que ceux qui se posent en France avec la décentralisation, et nous incite en conséquence à positiver notre regard sur l’Afrique.

4) Développement durable / Grenelle de l’environnement

La crise écologique est devenue une préoccupation contemporaine, avec des enjeux complexes et graves (épuisement des ressources non durables, pollution, dérèglements climatiques, désertification, problème de l’eau…). Claude Baehrel invite à y voir quelque chose de positif, avec la prise en compte croissante par chacun d’une dimension commune au-delà de ses propres intérêts, et la référence nouvelle aux « biens publics mondiaux ». Le défi du développement durable remet en cause le système de croissance, et le système de consommation et de surconsommation auquel nous étions habitués. Cette problématique pèse sur nos pays riches, mais aussi sur les pays moins avancés et sur les pays les plus pauvres, auxquels nous nous avons la prétention de dire qu’ils ne doivent pas user des ressources comme nous-mêmes l’avons fait. Cela suppose que nous sachions trouver pour ces pays des compensations, et que nous sachions arrêter le nouveau pillage du tiers monde qui est en cours par la surexploitation des sols.

Claude Baehrel a plus spécialement développé le problème de l’eau, qui est à la fois un bien public mondial et une ressource en péril, ainsi qu’un facteur futur (et déjà actuel) d’insécurité. Alors que la Banque Mondiale a décrété que l’eau est un marché avec son prix de marché, il faut être conscient que le modèle occidental du développement des réseaux d’adduction d’eau n’est pas transposable au monde entier, et il faut reconnaître à sa juste valeur ce que le génie local peut faire dans de nombreux pays, avec par exemple le développement des puits et les systèmes de récupération de l’eau.

Après le témoignage de Claude Baehrel, des échanges nourris se sont engagés entre lui et la salle pendant une cinquantaine de minutes. Les questions ont porté en particulier sur la déforestation, la gestion des ordures ménagères et l’économie qu’elle fait vivre dans les pays non occidentaux, les ventes d’armes sur lesquels les pays occidentaux fondent une partie importante de leur économie, la démographie, l’état de désinvestissement en Afrique, l’action et le rôle des nouvelles grandes puissances telles que la Chine, et l’effet de l’ouverture du marché.

Il a été bien difficile de se résigner à quitter les locaux du 20 de la rue Pirandello !

Jean-Michel Tesseron (Secrétaire de "Paroles A Venir")